1. L'inflation silencieuse de nos pellicules

Il y a une vingtaine d'années, prendre une photo était un événement. On chargeait une pellicule de 24 ou 36 poses. On comptait ses prises. On attendait deux semaines avant de découvrir le résultat au labo. Chaque image avait un coût, un poids, une intention.

Aujourd'hui, prendre une photo ne coûte rien, ni en argent, ni en attention, ni en mémoire. L'humanité prend désormais 5,3 milliards de photos par jour, soit 61 400 photos par seconde. Aux États-Unis, une personne moyenne en prend 20 par jour. En Europe, les chiffres sont légèrement inférieurs, mais l'ordre de grandeur reste le même : plusieurs milliers d'images par an et par personne.

Ce basculement s'est fait sans bruit. Personne n'a décidé, un matin, de quintupler le nombre de ses photos. C'est l'addition de milliers de petits gestes : un repas qu'on photographie, un graffiti qu'on trouve drôle, une capture d'écran à montrer plus tard, un coucher de soleil, un café latte, l'enfant qui dort, l'enfant qui mange, l'enfant qui regarde par la fenêtre. Trois photos pour être sûr d'en avoir une nette. Cinq pour le portrait de groupe « au cas où ». Dix de plus parce qu'on cherchait la bonne expression.

Le résultat est mathématique : à raison de quelques dizaines de photos par jour, chaque smartphone moyen accumule entre 1 500 et 5 000 photos par an. Multipliez par cinq ou dix ans d'utilisation : le téléphone abrite une bibliothèque visuelle de l'ordre de la dizaine de milliers d'images.

Et cette bibliothèque, presque personne ne l'ouvre.

2. Le paradoxe de l'abondance : plus on en a, moins on en regarde

C'est un phénomène contre-intuitif. On pourrait imaginer qu'à mesure que notre stock de photos grandit, on y plonge plus souvent : plus de souvenirs, plus de revisites, plus de plaisir. C'est l'inverse qui se produit.

Plusieurs mécanismes psychologiques expliquent ce paradoxe :

La saturation cognitive

Le cerveau humain n'est pas équipé pour traiter 5 000 images. Face à une pellicule infinie, il abandonne le tri. Comme dans une bibliothèque dont on aurait perdu le classement, on ne sait plus par quoi commencer. Le défilement devient une corvée, alors on referme.

La dépréciation de chaque image

Quand une photo est rare, elle a de la valeur. Quand elle est infinie, sa valeur s'évanouit. Vos grands-parents ont peut-être dix photos de leur mariage. Vous, vous en avez probablement deux cents de votre dernier anniversaire et aucune ne sera affichée sur votre meuble dans dix ans.

L'absence d'intentionnalité

Les photos qu'on regarde encore vingt ans après sont presque toujours celles qu'on a prises volontairement, avec une intention : un mariage, un voyage, un portrait pensé. Les milliers de photos « réflexes » prises chaque mois, l'écran qu'on capture, le ticket de caisse, le menu du resto, ne portent aucune intention. Elles ne demandent jamais à être revues.

La fatigue du défilement

Ouvrir sa pellicule, c'est entrer dans un flux infini. Comme sur les réseaux sociaux, l'attention finit par s'épuiser au bout de quelques minutes. On scroll, on regarde sans regarder, on referme. Le souvenir précis qu'on cherchait s'est dissous dans le défilement.

 
Astuce BumFot :

Faites le test ce soir. Ouvrez votre galerie photos et essayez de retrouver une photo précise prise il y a un an. Notez le temps que ça vous prend. Si vous y passez plus de deux minutes, votre mémoire visuelle est probablement enterrée plus qu'archivée.